Nocturama, le silence du chaos

Amatrice de Bertrand Bonello, je n’ai pas eu besoin de me renseigner sur Nocturama avant d’être sûre de vouloir le visionner. Et ce fut une chance, car voir ce film vierge de tout indice permet d’absorber l’ambiance spéciale qui s’en dégage, et de s’enfermer dans une bulle mystique.

Comme d’habitude, ce billet contient des spoilers, si vous ne souhaitez pas gâcher votre visionnage, allez plutôt voir le meilleur film du monde (objectivement).

Nocturama, un ballet en deux actes

Nocturama, un titre aux allures poétiques, un titre abstrait pour un sujet on ne peut plus concret. Le sujet du film prend forme sous nos yeux au fil des scènes, en deux chapitres clairement distincts. Le premier s’ouvre sur des jeunes dans le métro, qui se croisent, se regardent le sourire absent, déambulent de ligne en ligne, absorbés par le défilement de l’heure. Ce ballet organisé, qui semble avoir été programmé à la minute, nous captive, nous interroge, on sent que la danse finale sera funeste. Mais qui sont ces jeunes ? D’où viennent-ils ? Comment se sont-ils rencontrés ? Des flashbacks nous donnent un aperçu, mais rien n’est clairement expliqué. De tous âges, d’origines sociales, ils sont simplement unis pour une cause, celle de brûler Paris.

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Vient ensuite la partie d’enfermement dans le grand magasin. L’irréparable a été commis, place à l’attente. Difficile également de savoir ce qu’ils ressentent après cette horreur. Coupés du monde extérieur, sans téléphone, ils n’entendent rien, jettent un œil parfois aux actualités, quand certains proclament avoir fait le bien, d’autres restent impassibles. C’est leur dernière nuit d’insouciance, dans quelques heures tout sera différent.  L’heure défile, le temps semble long, chacun l’occupe à sa manière. On mange, on picole, on se vêt de luxe, on se travestit en chantant My Way. Pour cette dernière nuit,  ils peuvent se laisser vivre dans un monde fantasmé.

Paris est une fête

Dès son postulat, Nocturama se place comme une œuvre disposée à créer des débats. Aborder le terrorisme par les temps qui courent est forcément délicat. Mais ce qui est intéressant, c’est que le film pose plus de questions qu’il ne donne de réponses. Bonello ne se prétend pas, selon ses dires, « être journaliste, sociologue ou même historien, [s]on but n’est pas de décrypter l’actualité, ni de la commenter ». S’inspirer du réel pour s’en affranchir puis se l’approprier. Il pose seulement son regard sur cette jeunesse naïve et inconsciente, qui en commettant l’horreur pense accomplir une grande action.

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En s’attaquant à des symboles forts de la nation, leurs cibles ne sont pas choisis au hasard : une banque HSBC, la statue Jeanne d’Arc, un ministre, la tour Total (ironiquement rebaptisée « Global »), soit l’illustration de notre société. En souhaitant mettre à feu le capitalisme et la politique, ce groupe souhaite proclamer son dégoût du consumérisme et du pouvoir. Ce ras-le-bol est d’ailleurs source de paradoxe ; retranchés dans ce grand magasin, ils prennent plaisir à jouer à la console, s’habiller en Chanel, se maquiller, aller sur Facebook, à profiter de toute cette culture qui est la leur. Ce luxe à portée de main semble l’accomplissement de leur mission, comme s’ils se donnaient le droit de rêver une dernière fois.

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Jeunesse perdue

Ce qui est fort avec Bonello, c’est son talent pour poser dans chaque film une ambiance. On peut ne pas adhérer, mais lorsque l’on s’en absorbe, l’atmosphère a un pouvoir enivrant. Car oui c’est lent, ça n’explique pas grand chose, le spectateur n’est pas pris par la main, c’est à lui de faire son expérience filmique. On navigue en permanence entre le statique et le mouvement. Etant en immersion complète avec la bande, l’empathie est forcément naturelle. Ils ont commis l’irréparable, et pourtant on ne parvient pas à les détester. Ces jeunes terroristes semblent si naïfs et pourtant si impénétrables, on aimerait les secouer pour leur demander « Pourquoi ? ».

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Ces jeunes acteurs, la plupart amateurs, sont épatants de naturel. La sublime scène de playback dansée sur My Way par Hamza Meziani est déchirante de vérité ; la crédulité de ces derniers instants intégrée dans une utopie. Ce fantasme qui prend fin face à un assaut brut et sans scrupules du GIGN. Le ballet a joué sa dernière danse, les pions ont joué et sont tombés, le chaos était le leur, tout comme le néant.

Autour du film

  • Nocturama n’était pas le titre initial ; Bertrand Bonello avait depuis la genèse du projet le titre « Paris est une fête » en tête. Mais après les attentats du 13 novembre 2015, le réalisateur a préféré revoir sa copie.
  • Le film a été tourné pendant l’été 2015, à Versailles et à Paris. L’ensemble de la partie dans le magasin fut tourné dans l’ancien centre commercial La Samaritaine ; l’équipe a entièrement redécoré le bâtiment.
  • Pour l’ultime scène de l’assaut des forces armées, un ancien du GIGN est venu en aide pour chorégraphier la séquence.
  • Adèle Haenel, qui avait déjà travaillé avec le réalisateur pour L’Apollonide, fait un caméo sous les traits d’une jeune femme à vélo, donnant son ressenti sur les événements à un des personnages.
  • La moitié des acteurs étant des non-professionnels, le casting s’est déroulé pendant 9 mois.
  • La musique du film a été composée par Bertrand Bonello lui-même. Il a également rajouté des morceaux existants pour illustrer les passages clés du film.

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